olivier-blanchard-economiste-en-chef-du-fmiC’est jeudi le 4 décembre 2014 que les économistes Olivier Blanchard et Daniel Leigh du Fonds monétaire international (FMI) nous ont mis en garde contre l’austérité.

Pour faire court, ils ont dit que les experts comme eux, qui orientent les grandes décisions mondiales en matière de finance, se sont trompés en misant à tout prix sur l’austérité dans le but de réduire le plus rapidement possible les dettes souveraines.

Ce sont leurs paroles personnelles et non celles du FMI. Qu’importe, leur message clair contre la doctrine d’austérité devrait susciter la réflexion des décideurs libéraux du Québec qui se positionnent en tant que champions de l’austérité… ou de la « rigueur » si l’on se fie aux derniers commentaires de Philippe Couillard qui dit ne pas vouloir utiliser le mot « austérité ».

Il y a d’ailleurs ce commentaire de Bernard Drainville qui en dit long à propos de ce jeu de notre premier ministre sur les mots:

L’austérité libérale: la recette pour l’échec économique 

Le duo Couillard/Coiteux devrait écouter l’économiste en chef du FMI, qui reconnaît que les politiques d’austérité ont nui à la croissance économique et donc à l’emploi et aux finances publiques des pays qui ont appliqué cette recette. 

Le chef libéral ne veut absolument pas qu’on utilise le mot «austérité» pour décrire sa politique.

Il préfère le mot «rigueur.»

S’il était rigoureux, Philippe Couillard admettrait que les compressions aveugles de son gouvernement font mal aux familles de la classe moyenne, aux régions et à l’économie.

S’il était rigoureux, Philippe Couillard n’aurait pas violé la promesse qu’il a faite aux familles québécoises concernant les frais de garde.

S’il était rigoureux, Philippe Couillard verrait que le démantèlement des outils de développement dans les régions vont nous appauvrir.

S’il était rigoureux, Philippe Couillard lancerait une politique de relance de l’économie et de l’emploi.

Bon, il y a un peu de rhétorique politique de part et d’autre mais le député péquiste Drainville marque quand même un point, à savoir que dans le cas du discours « évolutif » de Couillard, le jupon dépasse.

Ayant bien plus d’expérience de première main avec l’austérité que Philippe Couillard et ses Libéraux provinciaux, Olivier Blanchard et Daniel Leigh affirment ceci, dans un texte publié sur le site web du FMI: « Nous démontrons que, dans les économies développées, une plus forte consolidation fiscale est allée de concert avec une croissance plus faible que prévu. »

Les économistes du FMI s’attendaient à ce que la réduction des dépenses publiques équivalentes, disons à 1% du PIB, allait entraîner une réduction de l’activité économique de 0,5%. Or, l’effet a été bien pire, soit une réduction de l’activité de 0,9 à 1,7%. L’erreur, selon eux, c’est d’avoir appliqué un modèle qu’on connaît en période de croissance dite normale, alors que les pays visés par des mesures d’austérité étaient en pleine crise.

C’est dans ce contexte que l’austérité rate sa cible et entraîne l’ensemble de l’économie des pays visés vers le bas.

L’austérité donc, a échoué. Mais ses défenseurs, surtout parmi l’élite européenne comme Angela Merkel et ses alliés, prétendent le contraire sur la base de la preuve la moins tangible qui soit à savoir que l’économie n’est plus en chute libre. Mais en suivant cette logique simpliste, on pourrait tout aussi bien affirmer que sauter d’une falaise est le meilleur moyen d’arriver en bas.

Au Québec comme ailleurs dans le monde où les dépenses publiques ne suivent plus la capacité de payer des citoyens, les crises se terminent… un jour! Il faut donc se garder de conclure à la réussite d’une politique du seul fait de la reprise économique mais plutôt l’évaluer à l’aune des dommages dus à la crise et du temps qu’il aura fallu pour en sortir.

Le constat d’échec de l’austérité par le duo d’économistes Blanchard et Leigh n’est vraiment pas banal.

Le FMI, l’UE, l’Allemagne, la BCE et les agences de notation ont fait pression dès 2009 pour que d’importantes mesures d’austérité soient appliquées afin de réduire l’endettement des pays développés:

  • Hausse d’impôts
  • Compressions dans les programmes sociaux
  • Suppressions d’emplois dans la fonction publique

Et quantité d’autres mesures ayant été mises en place de façon quasi dogmatique, plongeant encore davantage la Grèce, le Portugal, l’Espagne, l’Italie, l’Irlande et plusieurs autres pays dans une récession qui semble sans fond.

Bonjour les dégâts!

En ce moment, près de 19 millions de personnes sont au chômage dans la zone euro. Du jamais vu depuis la création de la monnaie unique en 1999. Taux de chômage de 11,8% avec des pointes à 26% en Grèce et à presque 27% en Espagne. Et cette hausse du chômage se poursuit toujours dans la zone euro.

Est-ce un scénario de la sorte qui nous attend, au Québec?

Comme bien d’autres choses dans la vie, les effets de l’austérité varient selon son application.

En ce sens, un point de vue divergent sur l’austérité apparaît dans un texte publié dans Bloomberg, lundi le 1er décembre 2014. Anders Aslund, un chercheur au réputé Peterson Institute for International Economics, affirme que l’austérité fonctionne, contrairement à ce qu’affirment les économistes Blanchard et Leigh, du FMI. « L’Europe du Nord est en bonne santé financière, merci à l’austérité, écrit-il, alors que l’Europe du Sud souffre d’une austérité à demi-assumée, pire, de mesures de stimulation fiscale. »

Anders Aslund prend en exemple la Grèce et la Lettonie. D’un côté, dit-il, il y a un pays qui n’a pas adopté les mesures d’austérité nécessaires, avec une rigueur absolue. C’est la Grèce, dont l’économie se décompose un peu tous les jours. De l’autre, il y a la Lettonie, qui s’est obligée à un régime de pain sec pendant 2 ans, conduisant à une chute de son PIB de 24% mais en ce moment, la croissance dépasse les 5% annuellement et le déficit budgétaire ne représente plus que 1,5% de son PIB. Mais… à quel prix?

Le FMI affirme que la Lettonie a beaucoup trop réduit ses dépenses sociales mais malgré tout, sa directrice, Christine Lagarde, déclarait tout de même en septembre 2014 que ce pays était un exemple à suivre. Le FMI est venu en aide à la Lettonie qui a déjà commencé à rembourser le prêt qui lui avait été consenti… c’est peut-être à ce comportement de « bon payeur » auquel Lagarde fait référence. Un prêt avec de lourds intérêts, cela va sans dire.

Les victimes de l’austérité se comptent par millions, c’est indéniable. Et c’est pourquoi tout cela apparaît profondément troublant, pour Blanchard et Leigh.

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Devrait-on s’en faire pour les lendemains austères, au Québec?

S’il est vrai que les dépenses gouvernementales ont dépassé la capacité de payer des contribuables, il serait probablement plus important que jamais de favoriser la croissance des entreprises privées pour revenir à un point où la structure sociale peut continuer à être entretenue, idéalement dans une version plus fluide et efficace.

La vérité, c’est qu’il est plutôt compliqué de faire des affaires, au Québec. Les règles pourraient être plus claires et la bureaucratie optimisée. La fiscalité devrait être rendue plus égalitaire avec l’élimination des échappatoires vers les paradis fiscaux ainsi que les transferts intra-entreprises, au sein de groupes internationaux. Qui plus est, la préservation de la classe moyenne devrait être une priorité car sa disparition serait une catastrophe.

Il faut aussi garder à l’esprit que le FMI, c’est une machine à détruire des pays déjà mal en points. Dans la plupart des cas, le FMI prête des sommes d’argent insuffisantes à des taux trop élevés pour des économies aussi faibles et ce faisant, ça leur permet de monnayer les éventuels remboursements en retard contre d’importantes concessions, toujours à la faveur du FMI et de ses alliés.

Autrement dit, le FMI, c’est une organisation qui a son nez partout où ça va mal pour profiter de la situation et s’enrichir. C’est donc un banquier mondial aussi rapace que les autres.

Ça n’empêche pas des employés du FMI de voir clair à propos de l’austérité. Même s’il y a des partisans d’une certaine forme d’austérité, nous avons intérêt, au Québec, à user de notre meilleur jugement avant de mettre en œuvre notre version de l’austérité.

Qu’importe les décisions qui doivent être prises, au Québec, il faut viser la cohérence entre le niveau de dépenses publiques et notre capacité de payer, certes mais il faut du même coup paver la voie pour ceux qui veulent innover et développer notre coin du monde de manière intelligente et durable.

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